Géopolitique du pétrole

 

L’exploitation moderne du pétrole commence en 1859, aux Etats-Unis. Depuis lors, en tant que source énergétique première de l’économie industrielle, non-renouvelable et très inégalement répartie sous la surface du globe, le pétrole n’a cessé d’être source d’ambitions, de tensions, de conflits.


Sa nature à la fois intrinsèquement spatialisée et capitale sur le plan politico-économique en font une « figure » géopolitique à part entière.

                Relevant tantôt de logiques qui lui sont propres, venant tantôt se superposer à des tensions préexistantes, l’enjeux pétrolier a, quoi qu’il en soit, un impact géopolitique majeur sur le monde contemporain.

            Ceci, en tant que le pétrole est une ressource économique prisée (I), et en ce qu’il est objet de dépendance (II).

 

 

I. Le pétrole est une ressource économique prisée

 

1. Il a sa géographie, ses flux et son commerce est organisé

Le pétrole brut, dans toutes ses variantes (brent ou light sweet crude sont les meilleures

qualités), est aujourd’hui la marchandise la plus échangée sur terre, en volume comme en valeur financière.

Les réserves de pétrole ne correspondent pas aux grands marchés de consommation (essentiellement les pays industrialisés) : de façon symptomatique, en 2000, le premier Etat producteur (les Etats-Unis) est aussi le premier consommateur et le premier importateur, alors que plus de 66% des réserves prouvées se situent au Moyen-Orient. Les Etats qui consomment le plus en valeur absolue sont également ceux dont le ratio pétrole consommé/habitant est le plus élevé.

L’acheminement de la ressource vers les marchés suit des circuits bien précis, essentiellement par voie maritime et par oléoduc. Ces moyens nécessitent de coûteux investissements initiaux et sont souvent l’objet de tractations importantes.

- Les acteurs économiques de l’exploitation pétrolière sont essentiellement de très grandes

entreprises à très grands moyens financiers et capitalisation boursière : par ordre d’importance du chiffre d’affaire en 2000, Exxon-Mobil, Royal Dutch Shell, BP-Amoco-Arco, Total, Chevron-Texaco.

Leurs capitaux sont de plus en plus internationalisés et le secteur connaît d’importantes concentrations. Si ces entreprises sont surtout de grandes entreprises capitalistes, elles sont parfois liées stratégiquement aux intérêts des grands pays importateurs dont elles sont originaires.

- Cette confusion d’intérêts expliqua en partie le choix de certains pays exportateurs de se

constituer en un cartel, l’OPEP (fondée en 1960), chargé de réguler l’offre pour soutenir les prix et permettant de disposer d’un moyen de pression politique sur les pays importateurs (embargo contre les Etats-Unis et les Pays-Bas en 1973). Portée par la vague tiers-mondiste des années 1970 et les nationalisations, cette forme d’action est aujourd’hui mise en échec par des divisions internes, l’émergence de nouveaux producteurs non-membres du cartel (les « NOPEP »), et le spectre de la crise économique suscitée par le « choc » de 1973 : l’OPEP est aujourd’hui une organisation plutôt « docile » se contentant, non sans peine, de défendre un cours plancher pour le baril de brut (idéalement, autour de 22$).

 

2.  Il suscite ou se greffe sur des conflits politiques et économiques

 

- Les Etats, souverains sur leurs ressources naturelles, attribuent généralement des

concessions aux compagnies exploitantes. La découverte de pétrole (onshore ou offshore, dans la limite des 200 miles marins) assure à coup sûr une manne financière au pays. Pourtant, celle-ci n’a que rarement des effets très positifs sur des Etats souvent faiblement industrialisés : cette « rente » est souvent détournée (Afrique noire notamment) ou très peu réinvestie dans l’économie locale.

En effet, d’une part le pétrole nécessite très peu de main d’œuvre, d’autre part les pays producteurs importent massivement des biens manufacturés des pays industrialisés (Nigeria des années 1970) et y réinvestissent leur capitaux (« pétrodollars » des monarchies du golfe Persique). Cet état de fait, appelé « Dutch disease », ne contribue guère à la stabilité des exportateurs pauvres, ou alors explique a contrario leur immobilisme politique (Gabon, Libye, Arabie Saoudite…).

- L’enjeux pétrolier est aussi régulièrement au cœur de conflits et de tensions politiques intra ou

interétatiques variés : conflits frontaliers (Nigeria et Cameroun sur disputant la péninsule de Bakassi) ; guerres civiles (Congo-Brazzaville en 1997-1999) ; pressions et influences diverses (relations tumultueuses entre Etats-Unis et leur « allié » saoudien) ; etc.

A l’inverse, il arrive qu’un événement politique, parce qu’il survient dans un Etat producteur, ait de très sérieuses répercutions sur le marché pétrolier ou sur la situation politique du globe : la Révolution islamique iranienne de 1979, suivie par la guerre Iran-Irak, en est l’exemple type. De même que la guerre du Golfe de 1991 et l’intervention américaine pour empêcher que Saddam Hussein ne contrôle une trop grande part des réserves mondiales.

 

- Le lien entre pétrole et questions géostratégiques paraît même encore plus étroit une fois compris un élément capital de son économie : le monde actuel et les Etats sont dépendants du pétrole ; une très grande partie de la puissance économique, militaire et politique lui est assujettie. On ne saurait réduire le pétrole à une ressource uniquement économique : il vaut infiniment plus que son prix.

 

 

II. Le pétrole ne s’envisage pas sans l’idée de dépendance et il est irremplaçable ; ce double aspect lui donne une dimension cruciale qui dépasse le simple cadre de l’analyse politico-économique

 

1. L’enjeux pétrolier peut devenir une grille de lecture des enjeux stratégiques mondiaux

 

- La situation politique mondiale exacerbe et s’appuie tout à la fois sur les grands enjeux

pétroliers. A tel point que la géopolitique du pétrole semble pouvoir en partie expliquer deux grandes tendances géostratégiques actuelles

 

- L’ « hyperpuissance » américaine semble soucieuse de diversifier ses sources

d’approvisionnement en pétrole. Traditionnellement clients du Moyen-Orient (31% de la production mondiale), les Etats-Unis, en délicatesse avec le monde arabo-musulman, intensifient leur partenariat avec l’Amérique latine (Mexique, Venezuela) et les pays africains (Nigeria, Guinée Equatoriale, Angola) afin de réduire leur dépendance quant à des alliés perçus comme de moins en moins fiables.

Toutefois, l’occupation de l’Irak peut être interprétée en partie comme une tentative volontariste d’action aux buts politico-pétroliers : stabiliser la région par diffusion de la démocratie, afin de renforcer ou développer des partenariats stratégiques et pétroliers… et isoler l’Iran.

 

- Cette lecture prend encore plus de profondeur lorsque l’on prend en compte la rivalité de

puissances qui s’annonce entre la Chine (aux besoins pétroliers énormes et croissants) et les Etats-Unis pour le XXIème siècle. Le terrain de cette opposition serait actuellement l’Asie centrale, en train de passer sous « contrôle » américain, notamment du fait de l’action politique liée à la « guerre contre le terrorisme ».

Cependant, la Russie, dont une partie des marges pétrolifères ont été « captées » par les Etats-Unis (Caucase, mer Caspienne et Asie centrale, sauf le Kazakhstan), espère jouer un rôle d’arbitre entre Pékin et Washington et tirer parti des nombreux projets de construction d’oléoducs dans la région caspienne. En outre, la reconstruction économique et politique du pays passe par une reprise de l’exploitation des hydrocarbures (l’URSS en était le premier producteur mondial en 1988), que l’Arabie Saoudite et l’OPEP ne voient pas du meilleur œil. Ce qui ne déplaît pas à Washington…

 

2. Il suggère des thématiques particulières quiquestionnent le devenir de nos sociétés

 

- Ces explications quelque peu holistes ne font cependant pas l’unanimité. Et pour beaucoup,

les futurs grands enjeux de la géopolitique du pétrole peuvent se comprendre autrement.

            On peut ainsi soutenir que le monde est sorti d’une pure logique d’appropriation des ressources pétrolières (stratégie française lors de la création de la Compagnie Française des Pétroles), pour entrer dans une logique ou les puissants cherchent à garantir la libéralisation des marchés pétroliers. Certains expliquent en partie l’intervention américaine en Irak en 2003 par ce souci.

D’autre part, certaines idées communes sur les stratégies de prix du pétrole gagnent à être

déconstruites :en certaines circonstances, l’Arabie Saoudite peut avoir autant intérêt à conserver un prix au baril bas (stimule la demande et enraye la concurrence) que les Etats-Unis un prix élevé (permet une pression économique sur les autres pays industrialisés et favorise les petits producteurs américains). Dans le même ordre d’idées, le lieu commun d’une collusion entre Etats néo-impérialistes et compagnies pétrolières aux ordres est parfois totalement contredit dans les faits : ainsi lors de la guerre civile angolaise avant la fin de la guerre froide.

A ces égards, on pourrait soutenir que la géopolitique du pétrole ressortit de façon croissante à une logique générale de marché. Mais est-ce pour autant totalement contradictoire des lectures géostratégiques développées plus haut ?

 

- Il est d’autant plus difficile de répondre à cette question que les enjeux pétroliers sont

rapidement rattrapés sur la scène politique internationale, par les questions environnementales et éthiques. En raison des incertitudes qui planent sur l’étendue réelle des réserves « ultimes » comme « prouvées », et de l’aggravation de l’effet de serre (du fait de la combustion des hydrocarbures), un mouvement timide mais irréversible semble engagé vers la définition de nouvelles stratégies de consommation du pétrole à l’échelle mondiale. Le protocole de Kyoto en est l’archétype, porté par l’émergence des « acteurs transnationaux ».

 

Conclusion : Il se pourrait ainsi, à long terme, que la compétition pétrolière entre Etats (développés, au moins) s’opère sur le mode de l’abandon du pétrole en tant que ressource énergétique première. Il ne s’agit que d’une hypothèse lointaine, mais elle a le mérite de souligner un paradoxe essentiel de la géopolitique du pétrole : ressource naturelle suscitant par essence la dépendance.

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